michaële andréa schatt:
paysages et topographies nomades
Michaële-Andréa
Schatt vit à Montreuil dans la banlieue parisienne. Elle “y vit et
travaille “ comme disent les notes biographiques des catalogues. Sur les
hauteurs de la ville, son atelier s’ouvre sur un jardin-jungle où les
rosiers lianes tendent des ponts improbables entre un érable rougeoyant
et le vert sombre d’un pin parasol. Non loin, mais plus haut encore, le
complexe industriel de Mozinor domine la ville avec ses dizaines
d’entreprises, ses rampes d’accès où se croisent des camions
gigantesques, le vacarme, la poussière, les odeurs des machines, le tout
dans un bâtiment crénelé dominant la cité avec des allures de
forteresse du travail.
Les
peintures préséntées <à Luxembourg> ont en commun d’avoir été
peintes non pas dans l’atelier de l’artiste, mais dans cette géhenne
laborieuse surdimensionnée. Là, quelle que soit l’ampleur de son
format, la toile est réduite, comme minimisée par la rudesse du décor.
Ici, la peinture doit se défendre, s’imposer autrement plus
vigoureusement que dans le désordre chic et bo-bo qu’affectionne
aujourd’hui l’art contemporain.
“Vivre”
et “travailler” sont, pour l’artiste, deux activités
indissociables. Simplement, elles s’intriguent plus ou moins bien, avec
plus ou moins de bonheurs ou de peines. En changeant provisoirement
d’atelier, le pari de Michaële-Andréa Schatt était aussi de tisser un
dialogue entre ses deux penchants pour la périphérie des villes et la
campagne. Non pas la ville même avec son centre et ses moments pour
cartes postales, mais l’urbs hybride et bigarrée de la banlieue qui
transpire autant au travail qu’en tapant dans un ballon. Non pas la
campagne replète des résidences secondaires, mais celle, plus
incertaine, où nul ne sait plus si ce sont les hommes qui ont abandonné
les cultures ou bien si c’est la nature qui depuis toujours résiste.
Que
reste-t-il des promenades au bord du Loir, des miroitements
impressionnistes de la rivière lorsqu’on peint au chant des
emboutissements et des massicots? Sans doute, au moins cette distinction
que permet l’anglais entre cityscape et landscape. Elle souligne
l’attachement du paysage à la ruralité, et la contradiction entre ce
genre pictural et l’univers urbain. Mais dans ce cadre aussi rude,
peindre des paysages prend aussi une signification nouvelle. C’est
presque un acte de foi ou de résistance. Il y a quelque chose de héroïque
et de dérisoire dans la manière avec laquelle l’artiste dispose des
dizaines de petits miroirs formant une rivière artificielle de reflets
dans un lieu que l’oeil de prime abord réprouve. Il faut de la pitié
pour la ville et une grande âme pour offrir au béton brut et sale de
telles rivières enchantées. Chaque miroitement engendrera une des
peintures de l’incroyable machine à tisser ces microcosmes à la fois
beaux, fragiles et contraires.
S’il
y a clairement des toiles qui tendent, les unes vers la nature, les autres
vers la ville, toutes ont en commun cette ordonnance entre le motif et
trame d’empreintes succsessives avec laquelle le peintre compose. Les
peintures sur papier résument à la fois le geste pictural déployé dans
les toiles, et la tension entre le motif végétal ou humain et la mise en
réseau de l’espace où celui-ci se révèle. Les simples macules récupérées
de l’imprimerie voisine sont d’abord vivement carroyées en laissant
toujours perceptibles des bribes des couleurs initiales. Puis le motif
vient s’immiscer ou s’imposer dans cette grille abstraite jusqu’au
point d’équilibre de la composition.
C’est
bien d’équilibre des contraires, entre ville et campagne, contemplation
et labeur, dont parle cette exposition. Selon notre tempérament, nous
sommes entraînés vers telle ou telle oeuvre. Pourtant, rien n’est
galvaudé. Le regard n’est jamais unilatéral, il tisse et métisse des
horizons différents, en cheminant dans des paysages qui finalement nous
ressemblent.
Camille
Saint-Jacques
Exposition du 2 décembre 2004 au 28 janvier 2005.
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