Jerry Frantz:
Luc Caregari:
La république libre de Clairefontaine est autre chose qu'un
projet déjanté de plus dans la mare des
événements culturels qui nous submerge en ce moment. Elle
se veut une vraie institution.
Que l'on se réprésente devant son oeil intérieur l'image suivante: la
nature idyllique wallonne, un chêne centenaire, sinon millénaire, les
murs nus d'un ancien cloître tombé en désuétude et au milieu de tout
cela un homme, barbu aux cheveux courts et aux lunettes rondes. Il
s'est assoupi sous l'arbre qu'on vient d'évoquer, ses yeux sont
plissés, fermés à moitié. Quiconque passerait devant ce scénario,
serait amené d'y voir un défoncé de plus - certes hors de l'âge de
faire des choses de ce genre - mais un peu déjanté quand-même.
Pourtant, cet homme a une vision. Et pas n'importe laquelle.
En ces temps de rédecouverte du mysticisme, c'est une femme qui lui
appararaît. Certes pas la Sainte Vierge, ce qui ne serait point
original, vu qu'elle apparaît régulièrement aux quatre coins du monde,
mais une autre figure historique, plus jeune. Enfin, de 1186 ans la
cadette de Marie de Bethléem: la comtesse Ermesinde. Er comme toutes
les apparitions, elle a pour vocation de confier une mission à celui
qui la voit. Cela dit, faire une apparition surnaturelle juste pour
demander l'heure serait un peu abusé.
"Elle parlait d'une voix douce mais amère. Ermesinde se plaignait de
l'état du monde, des dictatures, des guerres et de la connerie humaine
en général", raconte Jerry Frantz, toujours comme illuminé de
l'intérieur lorsqu'il évoque cette scène qui - on l'imagine - a
durablement changé le cours de sa vie. Catastrophée par comment vont
les choses sur ses anciennes terres - qu'elle s'était employée à garder
intactes tout au long de sa vie, en acceptant même de se remarier moult
fois - et surtout par le fait que son corps ne repose plus au
Luxembourg, mais en Belgique, Ermesinde a demandé à Jerry Frantz de
fonder une république libre à Clairefontaine. Un Etat résolument
pacifiste se considèrant comme le centre du monde et destiné à changer
le cours de l'histoire de l'humanité: la république libre de
Clairefontaine était née ce jour-là.
Et Jerry Frantz se mit au travail. D'abord il fallait trouver des gens
pour peupler cette république. Ce qui fût vite fait, grâce aux nombreux
contacts de Frantz dans la scène artistique luxembourgeoise, à laquelle
il appartient d'ailleurs aussi. Et puis les difficultés ont commencé:
comment faire accepter à l'Etat belge qu'une nouvelle république libre
allait se fonder sur son territoire, surtout que cet Etat a déjà assez
de problèmes avec ses séparatistes de tout bord? Finalement, le
gouvernement de la république libre de Clairefontaine à dû s'exiler à
Beckerich - un village luxembourgeois paisible non loin de la frontière
belge.
Président à vie
C'est là, dans une ancienne laiterie, que se trouve le palais de la
nouvelle république, en exil bien entendu. Mais cela n'a pas découragé
Jerry Frantz et ses nombreuses combattant-e-s. Il faut dire que le
gouvernement compte à ce jour dans les 25 ministres - qui ont des
ressorts aussi importants que le "ministère des loisirs" qui revient à
Enrico Lunghi, le directeur artistique du Casino Luxembourg, tandis que
le directeur administratif du même Casino, Jo Kox, occupe le poste de
"ministre des finances futures" (rappelons que la république libre de
Clairefontaine, faute de citoyens qui paient des impôts, n'a pas encore
de revenus). Un autre exemple est Danièle Igniti qui a pris en mains le
"ministère des échanges de fluides corporels". La liste complète des
minstères et des ministres, nominé-e-s à vie bien sûr, sera publiée sur
le site internet, qui ne devrait pas tarder à être mis en ligne dans
les jours qui viennent ...
Provocation ciblée
Mais sinon, la république libre de Clairefontaine dispose de tous les
atouts dont un "vrai" Etat a besoin: passeports, drapeau (très
important ces jours-ci), insignes, hymne national (une chanson grivoise
conçue par Jean Portante) et une constitution. Quand même, la
république libre de Clairefontaine ne songe pas à demander son adhésion
à l'Union Européenne: "Nous nous considérons comme le centre du monde,
nous n'avons donc pas besoin d'entrer dans l'UE. Par contre elle peut -
si elle le veut bien - adhérer à notre république", explique doctement
Jerry Frantz, par ailleurs président à vie du nouvel Etat. L'Otan et
l'Onu ne seraient d'ailleurs pas intéressants pour eux, car - comme on
vient de l'indiquer - la république est pacifiste avant tout. Ce qui
dérange un peu l'observateur, c'est le fait que le président et ses
ministres soient élus à vie. N'est-ce pas un peu autocratique sur les
bords? - "Non", explique M. le Président," celui qui veut prendre le
pouvoir doit le faire de manière artistique et, s'il réussit, il sera
nommé ministre des coups d'Etat".
En fin de compte, c'est une façon comme une autre pour mener à bien la
gestion de conflits à l'intérieur d'une structure qui se veut
démocratique, comme ne le cesse de répéter M. le Président.
Stop! Jusqu'ici tout va bien. Mais en continuant cette description
pastiche, le lecteur serait amené à penser que tout ce concept d'Etat
dans l'Etat serait une foutaise factice, commise par quelques membres
select de la scène artistique s'ennuyant à mort dans leurs bureaux et
qui chercheraient avant tout à s'amuser un peu sur les frais du
ministère de la culture (luxembourgeois, bien entendu). Ce n'est pas le
cas dans l'absolu. "Certes, notre concept peut paraître absurde. Mais
s'il l'est, tous les concepts d'Etat le sont autant", explicite Jerry
Frantz. Et d'attirer l'attention sur les couleurs du drapeau: le rouge
et le noir. Non pas Stendhal, mais les anarchistes. "Nous ne voulons
pas plonger le grand-duché dans l'anarchie. Nous voulons juste
questionner la condition et l'existence même d'un Etat. S'il y a
provocation, c'est pour voir un peu comment les gens et les autorités
réagissent si on met en question devant leurs yeux l'existence de
l'Etat même. Celui auquel ils paient leurs impôts et pour lequel,
certains au moins, sont prêts à donner leur vie". La république sera
donc inaugurée le 5 mai en grandes pompes devant la laiterie de
Beckerich, avec présentation de l'hymne et du drapeau, invité-e-s
officiel-le-s et allocution présidentielle. Ensuite la fête continuera
à l'intérieur du bâtiment, redécoré pour l'occasion comme palais de la
république libre de Clairefontaine. Des installations et des
expositions ainsi que des concerts y auront lieu tout au courant de
l'année. Mais tout comme le Luxembourg ne se limite pas au palais
grand-ducal, la république libre de Clairefontaine se doit - faute de
territoire - d'être moblie. Ainsi, elle sera présente aussi lors de la
fête nationale, le 23 juin, avec drapeaux et bureau de passeports
mobile, afin de recruter des citoyen-ne-s. "Nous ne voulons pas nous
arrêter le premier janvier 2008," proclame Jerry Frantz, "cette
république est un projet en développement durable et nous comptons
l'agrandir au fil des ans. Tout ceci n'est qu'un début. Et tous ceux et
celles qui veulent réaliser un projet intéressant sont les bienvenu-e-s
sur notre petite î le. D'ailleurs nous planifions aussi nos premières
visites d'Etat, surtout dans des petits Etats libres et artistiques,
comme le Sealand - une î le occupée depuis des dizaines d'années au
milieu de la Tamise".
Quoi qu'il en soit, le plus important pour la république libre de
Clairefontaine, précise son fondateur: "c'est que l'art se détourne
enfin de ses prérogatives esthétiques et redevienne politique".
Dont acte
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